Naoko Majima | Jigokuraku | Du 12 mars au 27 juin 2020

Aucun mot ne saurait qualifier tout à fait le travail de la peintre et dessinatrice japonaise Naoko Majima : foisonnant, complexe, ambivalent. L’artiste, lauréate de la 10ème Biennale Asiatique du Bangladesh en 2001, fascine et intrigue par un travail à la force dérangeante mais puissante. Aussi, le titre de l’exposition, « Jigokuraku » : expression créée par l’artiste elle-même en jouant sur l’opposition entre enfer (jigoku) et paradis (gokuraku), parait comme tout indiqué. « Jigokuraku », incluant des oeuvres anciennes et très récentes, souhaite mettre en avant la diversité et la force du travail graphique et pictural de cette artiste encore mal connue du grand public alors que ses oeuvres sont présentes dans de très nombreuses collections publiques et privées japonaises. 

En savoir plus sur l’artiste

Conférence du Pr. Ryu Niimi autour de l’œuvre de Naoko Majima – 7 mai 2020


Exposition commentée

Née en 1944, Naoko Majima a quinze ans en 1959 lorsque le typhon Vera, le plus destructeur que le Japon ait connu au 20ème siècle, tue près de 6.000 personnes sur l’île de Honshu, où elle habite. L’artiste restera toute sa vie marquée par les thèmes de la mort et de la survie.

Elle ne se départira jamais non plus d’un sentiment de malaise face à une société qui lui semble absurde. Il n’y a que dans l’art qu’elle pourra y trouver sa place, y exprimer sa sensibilité.

Ses études à la prestigieuse université des Arts de Tokyo, où elle est à l’époque l’une des rares femmes et dont elle est diplômée au département de peinture à l’huile en 1968, la laissent profondément insatisfaite : on lui a appris des techniques là où elle attendait des conseils qui l’aident à exprimer en art sa vision du monde. À une conférence, pourtant, elle y rencontre celui qui deviendra son compagnon, près de vingt ans plus tard : le peintre Tetsumi Kudo.

Au cours des années 1970, par volonté de rompre avec un certain académisme – et aussi en raison du coût de la peinture à l’huile –, Naoko Majima explore les possibilités infinies qu’offre l’utilisation dans l’art de matériaux de la vie quotidienne. Tissus, fils, gaze – un matériau dont elle découvre qu’il est utilisé pour recouvrir les cadavres des soldats américains tombés au Vietnam –, carton, riz, plants de soja… sous-tendus de grillages métalliques et durcis à la colle : les objets d’art de Naoko Majima détonnent, même dans la continuité des mouvements artistiques du Nouveau réalisme, de l’Arte povera ou, au Japon, du mouvement Gutai. Ils lui confèrent aussi la réputation d’une artiste puissante et fascinante, à l’énergie dérangeante.

En 1987, Naoko Majima et Tetsumi Kudo commencent à vivre ensemble et créent dans l’atelier de l’université des Arts de Tokyo. Ils exposent plusieurs fois ensemble entre 1988 et 1990, quand Testumi Kudo tombe gravement malade. C’est à cette époque que Naoko Majima se consacre véritablement à son travail de dessins : les empitsuga. Par cette série et sous l’impulsion de l’entrepreneur et collectionneur d’art Tsuji Masuda, Naoko Majima impose le dessin comme une expression artistique propre alors qu’il était jusqu’alors considéré au Japon uniquement comme une esquisse, le travail préparatoire d’une peinture ou d’une sculpture.

Série des Empitsuga

Le dessin n’est pas nouveau pour Naoko Majima : dans les années 70 et 80, la création des objets d’art nécessite l’utilisation de beaucoup de colle et implique donc des temps de séchage longs. Naoko Majima utilise ce temps à entreprendre des recherches, notamment autour du dessin.

Quand, en 1990, Tetsumi Kudo tombe gravement malade et doit être hospitalisé, Naoko Majima veille continument sur lui et délaisse donc l’atelier. Elle s’engage alors intensément dans la pratique du dessin, remplissant des carnets au crayon. Très vite, en particulier après le décès de Tetsumi Kudo le 12 novembre 1990, l’utilisation de grands formats s’impose à Naoko Majima qui constate que son expression artistique reste très limitée par les petits formats. Elle commence ainsi sa série Jigokuraku, expression qu’elle invente en combinant les mots jigoku (enfer) et gokuraku (paradis).

Jigokuraku, 2004, 114 x 239 cm, crayon sur papier

Les dessins de cette série évoquent des natures foisonnantes, chargées d’énergie et traversées de mouvements – on hésite d’ailleurs entre des forêts nourricières ou des jungles menaçantes. Certains y voient aussi les ondulations des algues au fond des mers ou les ballets aériens de colonies d’étourneaux. Naoko Majima y trouve une nouvelle manière de questionner son rapport à la mort et son obsession de la vie, dans une expression qui est presque le négatif de ses objets d’art.

Ses dessins sont toujours la représentation de son état intérieur et ne correspondent ni à des écritures automatiques, ni à des développements conceptuels. L’artiste explore le champ de sa psyché pour se retrouver face à elle-même. De même qu’un musicien ne parvient jamais mieux que dans la composition et l’interprétation à exprimer sa sensibilité profonde, ce n’est que dans une confrontation au support de papier – Naoko Majima évoque elle-même un « combat » – qu’elle trouve la force de dépasser l’absurdité du monde pour y trouver sa place.

In the secret forest, 2010, 57,5 x 77 cm, crayon sur papier

Cette recherche n’induit aucun travail préparatoire et l’artiste considère le crayon comme le prolongement naturel de son corps. Elle n’en utilise d’ailleurs qu’un seul type, le 6B. Changer de crayon reviendrait à appliquer un art de la méthode. Or l’artiste défend un art du sensible et de l’immédiateté. Dans les dessins de Naoko Majima, aucun élément ne domine, on ne trouve ni centre, ni point prioritaire d’attention. Depuis toujours, dans ce travail d’exploration intérieure, l’artiste éprouve un sentiment nourri par l’horizontalité et l’humilité, thèmes fondateurs de la pensée bouddhique. Celle-ci libère la psychologie du moi pour ouvrir un monde cosmogonique dans lequel l’homme n’est pas au centre de tout mais une unité qui nait, vit et meurt, contrairement au cosmos qui s’étend sans fin et ne connait aucune limite physique, ni temporelle.

Jigokuraku, 2001, 113 x 74 cm, crayon sur papier

Naoko Majima crée ses formats directement au sol, agenouillée sur le papier. Seuls un travail en surplomb, un regard distancé permettent des effets de mouvements très forts. Au début des années 90, son tout petit atelier ne lui permet d’ailleurs de travailler que sur du papier partiellement roulé : elle ne découvre ainsi la totalité du dessin qu’au moment de son exposition. Quelques années plus tard, dans un atelier plus grand, elle recouvre le sol d’un parquet de bowling, acheté juste avant la destruction de ce dernier. Ce bois lisse et très dur facilite considérablement son travail.

Brain Drug, 2015, 114 x 68,5 cm, crayon sur papier

La réalisation de grands formats est très consommatrice de temps. Plusieurs mois sont toujours nécessaires à la création d’un dessin de grand format. Entre 1990 et 2005, Naoko Majima en crée ainsi près de 35 (entre deux et trois par an). La plus grande des œuvres – d’une longueur de 5,30 mètres – est acquise par l’Aichi Prefectural Museum of Art. Une autre pièce de commande a les dimensions impressionnantes de 4 mètres de longueur sur 2 mètres de hauteur.

Jigokuraku, 2004, 114,5 x 240 cm, crayon sur papier

En 2001, Naoko Majima reçoit le Grand Prix de la 10ème Biennale d’Art Asiatique du Bangladesh pour un dessin de grand format de la série Jigokuraku. Le jury récompense une œuvre qui non seulement donne corps à la sensibilité provocatrice d’une artiste mais aussi transcende la pratique du dessin. Yuri Mitsuda, aujourd’hui conservatrice en chef du Kawamura Memorial DIC Museum of Art et alors commissaire du Japon pour la Biennale, retrouve dans la série Jigokuraku le sens de l’esthétique japonaise. Les lignes autonomes, libres et apparemment chaotiques des dessins de Naoko Majima composent une structure puissante et complexe qui est la définition même de la nature. Or c’est probablement dans la représentation de la nature que l’esthétique traditionnelle japonaise atteint son apogée.

En 2005, Naoko Majima fait une grave chute dans les escaliers d’une station de métro, à Tokyo. Elle est hospitalisée durant trois mois et ne peut pas reprendre une position agenouillée à la suite de cet accident. Cet accident marque donc la fin de la série des grands formats initiée au début des années 90.

Jigokuraku, 2005, 116 x 279 cm, crayon sur papier

Pierre-Yves Caër Gallery est très fière d’exposer, à la suite de plusieurs grands musées japonais, cinq des sept derniers grands formats encore disponibles de la série Jigokuraku.

Œuvres en techniques mixtes des années 90

Quand elle entreprend son œuvre dessiné dans les années 90, Naoko Majima a à cœur, pourtant, de diversifier sa pratique en employant par ailleurs des techniques diverses.

Jigokuraku, 1992, 99 x 173 cm, techniques mixtes

Dès les années 1970, Naoko Majima s’était illustrée par l’utilisation dans ses œuvres de matériaux de la vie quotidienne. Ses objets d’art, par leur évocation des thèmes de la mort et de la survie, positionnaient la jeune plasticienne dans la catégorie des artistes à la force puissante et dérangeante. Vingt ans plus tard, Naoko Majima continue de revendiquer son scepticisme face au travail, trop académique à son goût, à la peinture à l’huile et cherche toujours à sortir des limites de la toile. Elle utilise donc comme supports des tissus résistants, souvent coupés de façon irrégulière et jamais montés sur châssis, et emploie diverses techniques sur un même support : pastel gras, pastel sec, acrylique, pigments mélangés à un liant à l’huile, colles.

Les œuvres qu’elle crée alors portent le même titre que ses dessins : Jigokuraku, expression combinant les mots jigoku (enfer) et gokuraku (paradis). C’est dire que comme avec ses dessins, l’artiste n’a d’autre ambition que d’exprimer, bien mieux qu’avec des mots, ce qu’elle ressent du monde et ce qu’elle est.

Jigokuraku, 1997, 100 x 144 cm, techniques mixtes

Les peintures aux techniques mixtes représentent la force et la vivacité, inépuisables dans le travail de Naoko Majima car constitutives de sa propre personnalité. Les éléments présents sur les tissus foisonnent et suscitent l’imagination bien au-delà du support, ouvrant vers un vaste imaginaire en dehors du temps et de l’espace. La force évocatrice des tableaux permet à chaque personne de nourrir son regard et de créer sa propre utopie.

Les œuvres en techniques mixtes de Naoko Majima complètent son travail dessiné, créé sur la même période. Le Nagoya City Art Museum et l’Ashikaga Museum of Art, qui ont tous deux consacré une exposition rétrospective au travail de Naoko Majima en 2018, ont ainsi inclus plusieurs de ces œuvres dans leurs expositions. L’une de celles-ci est d’ailleurs exposée actuellement à Pierre-Yves Caër Gallery (voir l’œuvre Jigokuraku de 1997 ci-dessus).

Brain Drug – Œuvres récentes

Naoko Majima s’intéresse aux neurosciences et se fascine en particulier pour les recherches sur l’action du cerveau au moment où un être vivant meurt. Un groupe de chercheurs a ainsi démontré qu’au moment précis de la mort, le cerveau humain sécrète une substance chimique, que Naoko Majima assimile à une drogue naturelle, qui aurait la propriété d’instiller une sensation de bien-être, de réconfort, à l’ensemble du corps. Cette hormone serait d’ailleurs commune à l’ensemble du monde animal, même aux insectes. Pour l’artiste, cette découverte est de nature à atténuer la peur que chacun peut avoir de la mort. À travers sa série de peintures Brain Drug, Naoko Majima souhaite explorer les mystères du cerveau et de l’esprit.

Brain Drug, 2019, 194 x 260 cm, techniques mixtes

Le grand diptyque ci-dessus (194 x 260 cm) impressionne par sa présence et le raffinement de ses détails. Les petites bulles jaunes représentent des organismes cellulaires en mouvement et en développement ; le squelette, au contraire, fait figure du fatalisme du temps qui passe et du cycle de la vie humaine. Il symbolise l’acceptation de la mort puisque la seule certitude que nous ayons est qu’aucun être vivant ne pourra y échapper. Naoko Majima suggère que les êtres humains doivent impérativement faire preuve d’humilité dans leurs intentions ; sans cela le monde devient une tragédie. Dans cette œuvre, Naoko Majima explore également l’idée de la répétition : chaque sujet du vivant fait partie d’une chaîne de vie dont il est un micro-maillon, il agit comme un élément individuel mais avec une vocation composite et universelle.

Brain Drug, 2018, 194 x 260 cm, techniques mixtes

Les deux mots présents sur le diptyque ci-dessus – Bella Ciao et Kalashnikov – ont une forte puissance évocatrice dans la conscience collective. Le premier fédère et symbolise l’engagement, la résistance et la liberté ; le second rappelle la mort et la désolation. Ces deux éléments sont opposés et se retrouvent sur la toile comme pour témoigner de la capacité de l’homme d’être à l’initiative du pire comme du meilleur. Naoko Majima n’exprime pas de prise de position politique dans ce tableau, les mots inscrits ont pris vie de manière inconsciente sous le pinceau de l’artiste. Au-delà des mots, la toile se pare de différents jeux de textures et de matières ruisselantes qui métaphorisent les tumultes sensibles de l’esprit.

Brain Drug, 2017, 40 x 30 cm, huile sur stuc
Brain Drug, 2017, 53 x 45 cm, huile sur toile

Sur ces œuvres de plus petits formats, Naoko Majima fait le choix de représenter le cerveau au cœur de la toile. Celui-ci fait figure de chimère, il est sublimé et semble être le maître d’une nature indomptée. Le pouvoir d’évocation est très présent dans ces tableaux. Il semble pousser le spectateur à envisager autrement la place de la logique dans nos vies pour entreprendre un retour sur soi et laisser exprimer sa sensibilité.

Oral Of Carp

Oral of Carp, 1995, 14 x 10 cm, huile sur papier japonais 

En 2018, le Nagoya City Art Museum et l’Ashikaga Museum of Art organisent deux expositions rétrospectives sur le travail de Naoko Majima. L’artiste a alors 74 ans. Y sont présentés de nombreux travaux : dessins, oeuvres de techniques mixtes, installations, objets d’art. La figure de la carpe y occupe une place prépondérante. 

De fait, Naoko Majima nourrit depuis l’enfance une certaine fascination pour ces poissons d’eau douce qui, pour elle, ont toujours eu un côté ambivalent. Ils sont beaux – et représentés comme tels dans l’art traditionnel japonais – mais peuvent susciter l’effroi quand ils ouvrent la bouche de façon simultanée. Ils n’ont pas de dents mais sont omnivores : ils pourraient même avaler un chaton qui serait accidentellement tombé dans l’eau. Les carpes, originaires de Chine, sont très présentes dans la culture japonaise, où elles sont un emblème d’amour et de virilité. Elles représentent aussi la force et la persévérance car elles sont réputées pour remonter les rivières à contre-courant. Selon une légende chinoise, les carpes du Fleuve Jaune, après avoir remonté le fleuve, s’envoleraient même vers le ciel en se transformant en dragons. Il y a quelques siècles, en l’absence de médecins dans des villages reculés du Japon, les malades buvaient du sang de carpes pour se soigner.

Naoko Majima avait pourtant sans doute oublié cela quand elle crée Aramaki zake, dans la chambre où elle veille son compagnon Tetsumi Kudo, hospitalisé. Pour occuper ses longs temps d’attente, Naoko Majima s’affaire à la conception d’une sculpture faite de serviettes et de colle, représentant un saumon dont les entrailles ont été enlevées. Cette création instinctive n’a nullement été réfléchie, elle s’est nourrie de la sensibilité de l’artiste face à la mort et à l’inconnu. Naoko Majima a confié ses émotions au poisson pour témoigner de son état intérieur. 

Juste après le décès de Testumi Kudo, alors qu’abattue, elle visite le temple jouxtant l’appartement de son compagnon défunt, Naoko Majima est stupéfaite du nombre et de l’énergie des carpes nageant dans le bassin. Elle repense alors à la puissance symbolique de la carpe – amour, virilité, force, persévérance : des symboles de vie – et décide d’en faire un sujet majeur de ses oeuvres. Dans le très petit format Oral of Carp, exposé à la galerie, Naoko Majima représente la bouche du poisson dont la forme cylindrique évoque pour elle un objet de désir à l’érotisme puissant. Cette recherche nourrit une oeuvre plastique qui se complexifie pour donner lieu à des installations reprenant l’ensemble des composantes physiques de la carpe : bouche, tête et corps, ces éléments étant réunis ou isolés en plusieurs fragments.

Naoko Majima se compare elle-même à un thon : comme lui, si elle arrêtait de bouger, elle mourrait. Aussi n’a-t’elle jamais envisagé d’arrêter de créer.

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