Naoko Majima | Jigokuraku | Du 12 mars au 2 mai 2020

Aucun mot ne saurait qualifier tout à fait le travail de la peintre et dessinatrice japonaise Naoko Majima : foisonnant, complexe, ambivalent. L’artiste, lauréate de la 10ème Biennale Asiatique du Bangladesh en 2001, fascine et intrigue par un travail à la force dérangeante mais puissante. Aussi, le titre de l’exposition, « Jigokuraku » : expression créée par l’artiste elle-même en jouant sur l’opposition entre enfer (jigoku) et paradis (gokuraku), parait comme tout indiqué. « Jigokuraku », incluant des oeuvres anciennes et très récentes, souhaite mettre en avant la diversité et la force du travail graphique et pictural de cette artiste encore mal connue du grand public alors que ses oeuvres sont présentes dans de très nombreuses collections publiques et privées japonaises. 

En savoir plus sur l’artiste


Exposition commentée

Née en 1944, Naoko Majima a quinze ans en 1959 lorsque le typhon Vera, le plus destructeur que le Japon ait connu au 20ème siècle, tue près de 6.000 personnes sur l’île de Honshu, où elle habite. L’artiste restera toute sa vie marquée par les thèmes de la mort et de la survie.

Elle ne se départira jamais non plus d’un sentiment de malaise face à une société qui lui semble absurde. Il n’y a que dans l’art qu’elle pourra y trouver sa place, y exprimer sa sensibilité.

Ses études à la prestigieuse université des Arts de Tokyo, où elle est à l’époque l’une des rares femmes et dont elle est diplômée au département de peinture à l’huile en 1968, la laissent profondément insatisfaite : on lui a appris des techniques là où elle attendait des conseils qui l’aident à exprimer en art sa vision du monde. À une conférence, pourtant, elle y rencontre celui qui deviendra son compagnon, près de vingt ans plus tard : le peintre Tetsumi Kudo.

Au cours des années 1970, par volonté de rompre avec un certain académisme – et aussi en raison du coût de la peinture à l’huile –, Naoko Majima explore les possibilités infinies qu’offre l’utilisation dans l’art de matériaux de la vie quotidienne. Tissus, fils, gaze – un matériau dont elle découvre qu’il est utilisé pour recouvrir les cadavres des soldats américains tombés au Vietnam –, carton, riz, plants de soja… sous-tendus de grillages métalliques et durcis à la colle : les objets d’art de Naoko Majima détonnent, même dans la continuité des mouvements artistiques du Nouveau réalisme, de l’Arte povera ou, au Japon, du mouvement Gutai. Ils lui confèrent aussi la réputation d’une artiste puissante et fascinante, à l’énergie dérangeante.

En 1987, Naoko Majima et Tetsumi Kudo commencent à vivre ensemble et créent dans l’atelier de l’université des Arts de Tokyo. Ils exposent plusieurs fois ensemble entre 1988 et 1990, quand Testumi Kudo tombe gravement malade. C’est à cette époque que Naoko Majima se consacre véritablement à son travail de dessins : les empitsuga. Par cette série et sous l’impulsion de l’entrepreneur et collectionneur d’art Tsuji Masuda, Naoko Majima impose le dessin comme une expression artistique propre alors qu’il était jusqu’alors considéré au Japon uniquement comme une esquisse, le travail préparatoire d’une peinture ou d’une sculpture.

Série des Empitsuga

Le dessin n’est pas nouveau pour Naoko Majima : dans les années 70 et 80, la création des objets d’art nécessite l’utilisation de beaucoup de colle et implique donc des temps de séchage longs. Naoko Majima utilise ce temps à entreprendre des recherches, notamment autour du dessin.

Quand, en 1990, Tetsumi Kudo tombe gravement malade et doit être hospitalisé, Naoko Majima veille continument sur lui et délaisse donc l’atelier. Elle s’engage alors intensément dans la pratique du dessin, remplissant des carnets au crayon. Très vite, en particulier après le décès de Tetsumi Kudo le 12 novembre 1990, l’utilisation de grands formats s’impose à Naoko Majima qui constate que son expression artistique reste très limitée par les petits formats. Elle commence ainsi sa série Jigokuraku, expression qu’elle invente en combinant les mots jigoku (enfer) et gokuraku (paradis).

Jigokuraku, 2004, 114 x 239 cm, crayon sur papier

Les dessins de cette série évoquent des natures foisonnantes, chargées d’énergie et traversées de mouvements – on hésite d’ailleurs entre des forêts nourricières ou des jungles menaçantes. Certains y voient aussi les ondulations des algues au fond des mers ou les ballets aériens de colonies d’étourneaux. Naoko Majima y trouve une nouvelle manière de questionner son rapport à la mort et son obsession de la vie, dans une expression qui est presque le négatif de ses objets d’art.

Ses dessins sont toujours la représentation de son état intérieur et ne correspondent ni à des écritures automatiques, ni à des développements conceptuels. L’artiste explore le champ de sa psyché pour se retrouver face à elle-même. De même qu’un musicien ne parvient jamais mieux que dans la composition et l’interprétation à exprimer sa sensibilité profonde, ce n’est que dans une confrontation au support de papier – Naoko Majima évoque elle-même un « combat » – qu’elle trouve la force de dépasser l’absurdité du monde pour y trouver sa place.

In the secret forest, 2010, 57,5 x 77 cm, crayon sur papier

Cette recherche n’induit aucun travail préparatoire et l’artiste considère le crayon comme le prolongement naturel de son corps. Elle n’en utilise d’ailleurs qu’un seul type, le B6. Changer de crayon reviendrait à appliquer un art de la méthode. Or l’artiste défend un art du sensible et de l’immédiateté. Dans les dessins de Naoko Majima, aucun élément ne domine, on ne trouve ni centre, ni point prioritaire d’attention. Depuis toujours, dans ce travail d’exploration intérieure, l’artiste éprouve un sentiment nourri par l’horizontalité et l’humilité, thèmes fondateurs de la pensée bouddhique. Celle-ci libère la psychologie du moi pour ouvrir un monde cosmogonique dans lequel l’homme n’est pas au centre de tout mais une unité qui nait, vit et meurt, contrairement au cosmos qui s’étend sans fin et ne connait aucune limite physique, ni temporelle.

Jigokuraku, 2001, 113 x 74 cm, crayon sur papier

Naoko Majima crée ses formats directement au sol, agenouillée sur le papier. Seuls un travail en surplomb, un regard distancé permettent des effets de mouvements très forts. Au début des années 90, son tout petit atelier ne lui permet d’ailleurs de travailler que sur du papier partiellement roulé : elle ne découvre ainsi la totalité du dessin qu’au moment de son exposition. Quelques années plus tard, dans un atelier plus grand, elle recouvre le sol d’un parquet de bowling, acheté juste avant la destruction de ce dernier. Ce bois lisse et très dur facilite considérablement son travail.

Brian Drug, 2015, 114 x 68,5 cm, crayon sur papier

La réalisation de grands formats est très consommatrice de temps. Plusieurs mois sont toujours nécessaires à la création d’un dessin de grand format. Entre 1990 et 2005, Naoko Majima en crée ainsi près de 35 (entre deux et trois par an). La plus grande des œuvres – d’une longueur de 5,30 mètres – est acquise par l’Aichi Prefectural Museum of Art. Une autre pièce de commande a les dimensions impressionnantes de 4 mètres de longueur sur 2 mètres de hauteur.

Jigokuraku, 2004, 114,5 x 240 cm, crayon sur papier

En 2001, Naoko Majima reçoit le Grand Prix de la 10ème Biennale d’Art Asiatique du Bangladesh pour un dessin de grand format de la série Jigokuraku. Le jury récompense une œuvre qui non seulement donne corps à la sensibilité provocatrice d’une artiste mais aussi transcende la pratique du dessin. Yuri Mitsuda, aujourd’hui conservatrice en chef du Kawamura Memorial DIC Museum of Art et alors commissaire du Japon pour la Biennale, retrouve dans la série Jigokuraku le sens de l’esthétique japonaise. Les lignes autonomes, libres et apparemment chaotiques des dessins de Naoko Majima composent une structure puissante et complexe qui est la définition même de la nature. Or c’est probablement dans la représentation de la nature que l’esthétique traditionnelle japonaise atteint son apogée.

En 2005, Naoko Majima fait une grave chute dans les escaliers d’une station de métro, à Tokyo. Elle est hospitalisée durant trois mois et ne peut pas reprendre une position agenouillée à la suite de cet accident. Cet accident marque donc la fin de la série des grands formats initiée au début des années 90.

Jigokuraku, 2005, 116 x 279 cm, crayon sur papier

Pierre-Yves Caër Gallery est très fière d’exposer, à la suite de plusieurs grands musées japonais, cinq des sept derniers grands formats encore disponibles de la série Jigokuraku.

Autres œuvres de l’exposition Jigokuraku

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